dimanche 13 avril 2014

Sarpaneva: K1 "Emali"

J'ai découvert la K1 "Emali" dans sa version acier lors du Salon QP 2013. Je dois avouer que je ne fus pas emballé à l'époque trouvant la montre trop sage pour correspondre à l'univers traditionnel de Stepan Sarpaneva, à la fois décalé et envoutant, presque mystérieux et mélancolique. La K1 "Emali" m'a semblé manquer de relief et de contraste ce qui était un peu paradoxal quand on connaît l'audace de son créateur. Lors de Baselworld 2014, Stepan Sarpaneva présenta la version en or rose et j'ai changé d'avis. Avec le nouveau matériau du boîtier  et une présentation des index plus valorisante, la K1 "Emali" devient, presque comme par enchantement, véritablement séduisante.

Je pense que ma surprise initiale était due au rendu du cadran en émail blanc, certes parfaitement réalisé mais qui me donnait un sentiment d'uniformité voire de monotonie par rapport aux habituelles "grilles" qui décorent les montres de Stepan Sarpaneva. J'étais presque désemparé face à cette sobriété inattendue. La K1 "Emali" en or rose trouve en revanche un point d'équilibre beaucoup plus satisfaisant entre l'originalité du style de l'horloger finlandais et la discrétion requise par cette montre à 3 aiguilles.


L'utilisation de l'or rose a deux vertus. La première est de mieux mettre en valeur les formes particulières du boîtier Korona d'un diamètre de 42mm. Compte tenu de ses courbes, de ses décrochages, de ses cornes courtes et incurvées, à aucun moment, l'or rose ne semble ni omniprésent ni ostentatoire tout en apportant cependant sa chaleur.  La seconde consiste à faire ressortir la qualité de l'exécution du cadran en émail. La teinte spécifique du cadran, sa pureté, son rendu immaculé préservé de tout logo ou inscription, profitent du décalage chromatique avec la couleur du boîtier... et des deux aiguilles principales. L'ensemble apparaît comme très harmonieux et paisible sans toutefois être ennuyeux car Stepan Sarpaneva a veillé à éviter cet écueil. Il y est parvenu grâce à la présence d'une grande trotteuse centrale qui anime le cadran en permanence et surtout par le biais des index qui se révèlent être beaucoup plus présents visuellement qu'avec la version en acier.


Je crois qu'au final, ce sont ces index qui me font préférer cette version. Il suffit d'un détail, d'un infime détail pour que ma perception change. Les index sont matérialisés par une sorte d'anneau périphérique en acier et en deux parties, la partie inférieure symbolisant le point de départ de la grille du cadran. Sur la version acier, ces deux parties sont de la même couleur. Or, dans le cas présent, la partie inférieure est assortie d'un revêtement bleu ce qui confère à ces index un aspect bicolore du plus bel effet. Leurs structures sont soulignées et ils deviennent plus consistants, plus perceptibles sur le cadran sans toutefois nuire à l'élégante simplicité de ce dernier. L'utilisation de cette technique pour les index est astucieuse: elle suggère la présence de la grille et c'est notre esprit qui se plaît à la dessiner... J'aime ainsi beaucoup ces petites touches de couleur bleu qui agrémente le cadran sans troubler sa discrétion chromatique. De plus, le contraste entre le bleu et l'or rose me fait penser à l'opposition entre l'eau et le feu. Il y a souvent des références aux éléments dans les montres de Stepan Sarpaneva qui aime jouer avec les références à la nature et aux astres.


Comme de tradition, la K1 "Emali" est animée par le mouvement Soprod A10 modifié par Stepan Sarpaneva d'une fréquence de 4hz et d'une réserve de marche de 42 heures. Sa masse oscillante donne l'occasion de retrouver la lune énigmatique et la grille caractéristique. Et c'est là finalement tout l'intérêt de la K1 "Emali": grâce à son élégance et à son rendu paisible mais non dénué de caractère, elle prouve que Stepan Sarpaneva peut sortir de son univers de référence et explorer de nouveaux horizons.


Au final la K1 "Emali" est une pièce qui mérite une grande considération car elle réinterprète la montre simple 3 aiguilles avec beaucoup de soin et avec la subtile dose d'originalité qui lui permet de sortir du lot. La signature esthétique "Sarpeneva" est clairement visible à travers le boîtier, les index, les aiguilles. D'ailleurs, le nom est très discrètement apposé sur le rehaut de la lunette comme si sa présence était inutile. Un détail supplémentaire qui prouve que la recherche d'un style épuré a guidé Stepan Sarpaneva dans la conception de cette montre lumineuse. Le seul regret que j'éprouve à l'observation de cette pièce est qu'elle aurait peut-être mérité, compte-tenu de son contexte élégant, un mouvement à remontage manuel.  Un regret tout relatif car est-ce si problématique que cela de voir la lune virevolter à l'arrière de la montre?

A noter que la K1 "Emali" est une montre fabriquée à la demande et bien évidemment personnalisable: les index bicolores peuvent donc être utilisés également pour la version acier à la demande.

Merci à Stepan Sarpaneva pour son accueil à Baselworld 2014.

Les plus:
+ une interprétation originale et élégante de la montre 3 aiguilles
+ la pureté du cadran en émail
+ les index bicolores
+ le nom de la marque discrètement apposé sur le rehaut de la lunette

Les moins:
- j'aurais préféré un mouvement à remontage manuel dans ce contexte

Speake-Marin: J-Class Velsheda

La présence du stand Speake-Marin au sein du Hall 1.1 à Baselworld est loin d'être anodine: le passage du Palace, qui regroupe des marques indépendantes au bâtiment principal réservé aux marques institutionnelles symbolise la trajectoire voulue par Peter Speake-Marin. Depuis plusieurs années, il oeuvre en effet à créer son identité de marque établie après une première partie de carrière dédiée à la démarche d'un horloger indépendant. Ces derniers mois ont été consacrés à la structuration du catalogue  dont l'objectif est de renforcer la visibilité et la cohérence de la marque auprès du public.


Trois collections bien distinctes composent donc aujourd'hui le catalogue:
  • la collection Spirit qui fut initiée avec la Spirit Pioneer représente l'offre sport-chic ou décontractée. L'inspiration militaire se retrouve à travers le cadran noir, les aiguilles, chiffres et index luminescents. En en sens, cette collection rappelle les débuts de Peter Speake-Marin qui eut l'occasion de travailler sur des montres militaires en tant que restaurateur de pièces anciennes.
  • la collection J-Class est la pierre angulaire du catalogue. C'est au sein de cette collection que je retrouve l'esprit des Piccadilly d'antant même si le contexte a changé. Le mouvement de base est cette fois-ci un calibre Technotime remplaçant le 2824 modifié qui équipa la plupart des montres des premières collections.  Le boîtier Piccadilly au style caractéristique se singularisant par un rapport diamètre/épaisseur relativement faible a laissé sa place à un boîtier plus fin, plus élancé, sûrement plus consensuel mais qui conserve les éléments distinctifs et reconnaissables au premier coup d'oeil comme par exemple, la forme des cornes ou  la couronne "diamant".
  • la collection Cabinet des Mystères sert de support aux démarches originales de Peter Speake-Marin tant du point de vue artistique que mécanique. Cette collection sert selon moi de trait d'union entre la période actuelle et la démarche de l'horloger indépendant. C'est la raison pour laquelle elle est si importante car elle représente l'espace de liberté, de créativité où les contraintes commerciales inhérentes à la marque sont plus faibles.
Lors de Baselworld 2014, Peter Speake-Marin présenta plusieurs nouveautés se répartissant au sein des 3 collections. Une des pièces les plus intéressantes fut incontestablement la J-Class Velsheda qui réinterprète un de ses thèmes favoris: la montre mono-aiguille. En effet, Peter Speake-Marin créa il y a une dizaine d'années une Piccadilly envoutante et intrigante, la Shimoda. Cette montre à cadran émail se distinguait par son unique aiguille qui indiquait l'heure par le biais de graduations de 5 minutes. Elle établissait une relation particulière avec le temps, ce dernier semblant s'écouler de façon très lente. La contrepartie d'une telle vertu, ô combien agréable pour notre esprit, était l'inertie du cadran vierge de toute animation perceptible. Avec la Velsheda, Peter Speake-Marin retrouve l'inspiration de la Shimoda mais cette fois-ci use d'un artifice pour donner au cadran une touche de vie bienvenue.


Hébergé dans un boîtier en acier d'un diamètre de 42mm, le cadran laqué de la Velsheda comprend deux niveaux. Le niveau supérieur est dédié à la graduation du temps et aux chiffres romains. Cette graduation est très bien finie et suffisamment aérée pour permettre une lecture correcte... à 5 minutes près, mono-aiguille oblige. Le niveau inférieur concentre la véritable nouveauté apportée par la Velsheda. Il contient, tout comme la mono-aiguille dont la forme s'élargit en son centre, une sorte de trotteuse, un indicateur de marche, dont le motif est celui du logo de la marque: la roue manivelle d'un tour d'horloger. Afin d'accentuer l'effet visuel, ce motif mobile qui effectue une rotation par minute est situé au-dessus d'un motif identique fixe. La Velsheda devient ainsi une montre de contraste: la mono-aiguille poursuit son lent cheminement tandis que son coeur anime le cadran.


J'apprécie beaucoup ce contraste des vitesses car la partie animée ne s'oppose pas au comportement de la mon-aiguille. En étant situé en son sein, l'indicateur de marche l'accompagne et semble lui insuffler son énergie. C'est toute la dimension poétique de cette montre qui s'exprime. J'y perçois aussi un signe positif pour Peter Speake-Marin. Le logo tourne et vit... à l'image même de la marque dont le développement est perceptible.

Si l'affichage du temps de la Velsheda surprend et séduit par son originalité, le mouvement qui l'équipe est en revanche plus classique car il s'agit du calibre Eros dans sa présentation traditionnelle. Je rappelle que le calibre Eros est en fait un mouvement Technotime automatique d'une fréquence de 4 hz et d'une réserve de marche de 5 jours spécifiquement usiné et décoré pour répondre aux exigences de Peter Speake-Marin. La masse oscillante reprend ainsi sa forme favorite et le contraste entre sa couleur et celles des ponts est très net. Les larges ouvertures de la masse permettent de dévoiler de façon très large l'architecture du mouvement dont notamment le large pont du balancier incurvé.  Si le calibre Eros ne possède pas le même niveau de finition que celui du calibre maison de Speake-Marin, le SM2, il n'en demeure pas moins  fort agréable à l'oeil.


La Velsheda profite des atouts du nouveau boîtier Piccadilly une fois mise au poignet: grâce à son aspect élancé, elle dégage une forte présence au poignet renforcée par l'impact visuel généré par la mono-aiguille. L'animation du coeur du cadran se révèle fort séduisant tout en restant relativement discret. Le diamètre de 42mm est pour moi idéal. Plus petit, la graduation aurait été plus ramassée conduisant à des difficultés de lecture. Attention cependant à la taille ressentie de la montre: la longueur et la proéminence des cornes rendent cette taille plus importante qu'elle n'est réellement. Le test est porté est largement recommandé car un petit poignet pourra s'avérer un peu juste. Enfin, si la lisibilité est tout à fait satisfaisante, la taille imposante et la quasi-symétrie de la mono-aiguille dont les deux extrémités effleurent la graduation conduisent à un léger problème: il est relativement facile de confondre l'extrémité qui indique le temps avec celle qui sert de contre-poids. La Shimoda ne présentait pas ce souci avec son aiguille asymétrique.


Malgré cette remarque, la  Velsheda s'avère une montre fort réussie car elle renouvelle avec talent le thème de la mono-aiguille. Montre pleine de charme jouant sur le contraste entre la lenteur de son aiguille et la vitesse de son coeur, elle me séduit avant tout par le rappel du passé qu'elle crée en m'évoquant la Shimoda. Il est en effet très important pour Peter Speake-Marin de conserver ce regard sur la production antérieure car il permet d'inscrire la collection actuelle dans une trajectoire de long terme initiée il y a plus de 10 ans.

Merci à l'équipe Speake-Marin pour son accueil à Baselworld 2014.

Les plus:
+ l'originalité maîtrisée de la montre
+ le thème de la mono-aiguille renouvelé grâce au coeur animé
+ le style élancé du nouveau boîtier Piccadilly
+ les performances du mouvement Technotime

Les moins:
- la mono-aiguille est quasiment symétrique ce qui peut conduire à une confusion de lecture
- la taille perçue est plus importante que les 42mm de diamètre du fait de la proéminence des cornes

mardi 8 avril 2014

Rolex: Cellini Dual Time

2014 est une année à marquer d'une pierre blanche pour Rolex car pour la première fois depuis des lustres, la Manufacture fait preuve d'une véritable ambition sur le segment de la montre habillée grâce à la présentation d'une toute nouvelle collection Cellini (12 montres pour 3 modèles, 2 matériaux et 2 cadrans). Ce n'est certes pas la première incursion prometteuse de Rolex dans ce segment au cours des dernières années. Après tout, les Cellini Prince sont des montres plutôt réussies inspirées par les Prince des années 20 à cadrans décentrés. Mais ces Prince sont des montres de forme et leur potentiel de clientèle est tout de même très restreint par rapport à celui des montres rondes.


A titre personnel, j'ai toujours trouvé les Cellini rondes extrêmement fades y compris la Cellinium comme si Rolex, pourtant totalement à l'aise avec les Oyster, avait du mal à trouver la bonne recette pour ses montres plus habillées. La preuve est que j'ai du mal à définir ce qui caractérise une Cellini ronde: les montres actuelles ne possèdent pas de véritable identité et partagent très peu de points communs. Il n'est donc pas surprenant que la clientèle se tourne vers d'autres marques qui apparaissent comme des références du segment. Rolex ne pouvait laisser cette situation perdurer car dans un marché extrêmement concurrentiel, tout relai de croissance est bon à prendre. Les nouvelles Cellini s'inscrivent dans cette démarche stratégique qui vise à redonner de la crédibilité à Rolex dans ce créneau tout en élargissant son offre.

La collection Cellini qui vient ainsi d'être dévoilée à Bâle est composée de 3 montres: la Cellini Time, une 3 aiguilles à trotteuse centrale, la Cellini Date qui propose l'affichage des quantièmes grâce à une aiguille logée dans un sous-cadran à 3 heures et la plus intéressante du lot, la Cellini Dual Time qui indique l'heure d'un second fuseau sur 24 heures. Chaque montre est disponible en or rose ou en or gris, avec un cadran noir ou un cadran blanc. En comparant ces montres avec les autres Cellini rondes de la collection (quel sera leur sort d'ailleurs?), les progrès sont manifestes: incontestablement, Rolex marque un grand coup et affirme son retour convaincant dans l'univers des montres habillées. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette réussite.


Tout d'abord, Rolex est arrivé à construire une collection cohérente: les 3 montres partagent de nombreux détails communs comme le diamètre du boîtier (39mm), une lunette à deux niveaux dont la partie inférieure est cannelée, une couronne également cannelée, de longs index et un logo appliqués sans oublier le fond plein du boîtier légèrement bombé. L'effet d'appartenance à la même famille est accentué entre les Cellini Date et Dual Time du fait de l'utilisation d'un cadran guilloché en rayons de soleil, les fameux "rayons flammés de gloire".

Ensuite, Rolex a créé une sorte de rapprochement avec certaines montres Oyster par la reprise de subtils détails. La lunette et la couronne cannelées rentrent dans cette catégorie. En observant pour la première fois ces nouvelles Cellini, même en cachant le logo de la marque, nous pouvons deviner qu'il s'agit de montres Rolex. Cela semble anodin mais cette reprise de codes de la marque sera assurément un facteur de succès. De façon opposée, il est par exemple rigoureusement impossible de savoir que Rolex est derrière les Cellini actuelles semblant sortir de nulle part.


La qualité perçue contribue bien entendu aux sentiments positifs générés par cette nouvelle collection. Le boîtier est parfaitement usiné avec la lunette à deux niveaux du plus bel effet. Les index et chiffres appliqués apportent du punch aux différents cadrans: il émane de ces montres un équilibre, une harmonie, un charme classique sans qu'elles ne sombrent dans l'ennui.

Et bien évidemment, le dernier atout est la confiance que le nom de Rolex porte en lui. Pas de question à se poser sur la fiabilité ou la précision du mouvement: avec Rolex, ce sont des caractéristiques acquises. Le mouvement de base qui équipe cette nouvelle collection dérive de la famille des calibres 31xx comme le prouve la présence du spiral Parachrom bleu et nous retrouvons logiquement des performances standards avec une fréquence de 4hz et une réserve de marche de 48 heures. 


La balance semble nettement pencher du côté positif: en cumulant une approche esthétique enfin dépoussiérée avec tous les critères de qualité de la marque à la couronne, les nouvelles Cellini apparaissent comme des montres très désirables prêtes à marquer ce segment de l'empreinte de Rolex. Cependant, je pense que notre regard est un peu perturbé par le fait qu'elles présentent un tel pas en avant par rapport aux Cellini actuelles que nous les voyons peut-être plus belles qu'elles ne sont.

Prenons par exemple ma préférée de la collection: la Dual Time. Voici une montre qui présente une complication utile (l'affichage d'un second fuseau horaire) et qui la traite de façon astucieuse et efficace. L'heure du second fuseau est affiché dans sa globalité dans un sous-cadran à 6 heures qui intègre à sa gauche une petit guichet avec un indicateur jour&nuit. Ce second fuseau est facile à ajuster  grâce à un réglage simple à la couronne et lisible sans difficulté: tout l'esprit Rolex est là.

Pourtant, j'attends plus de Rolex sur ce thème: j'aurais par exemple imaginé un affichage qui gère  les fuseaux décalés de certains pays comme l'Inde... voire le Népal. Je me suis retrouvé avec un simple réglage des pas des heures ce que je trouve dommage pour une marque comme Rolex capable d'être plus innovante. Or la concurrence est capable aujourd'hui de proposer des réglages plus fins des seconds fuseaux.


Ensuite, j'aimerais savoir de quoi Rolex est capable en matière de décoration des mouvements. Si la finition technique des mouvements Rolex est excellente, ces nouvelles Cellini donnaient une opportunité, comme le font les Prince d'ailleurs, de dévoiler leurs entrailles et de se lâcher sur l'aspect décoratif. Le fond étant plein (le bombé "vintage" est certes joli), j'ai ressenti une certaine frustration. De plus, sur ce segment, la clientèle aime pouvoir profiter de la vue d'un mouvement joliment décoré. Si le fond plein a tout son sens sur une Oyster, l'est-t-il toujours avec cette Cellini qui se veut plus en phase avec son temps? Une étanchéité à 50 mètres le justifiait-il? Je comprends évidemment la politique de Rolex en la matière qui est toujours orientée vers la performance et l'efficacité. Mais il faut savoir aussi  se faire un peu violence, secouer ses principes pour justement sortir de la boîte logique.

Au final, les nouvelles Cellini dont la Dual Time me laissent un léger sentiment d'inachevé. En très net progrès par rapport aux Cellini actuelles, elles se distinguent par leur charme, leur équilibre au poignet: les 39mm constituent un diamètre idéal. J'ai néanmoins le sentiment que Rolex aurait pu aller jusqu'au bout de la démarche tant du point de vue technique que décoratif. 

Mais nous ne plaignons pas! La qualité Rolex demeure, la puissance de feu et d'attraction de la marque également, je suis certain que ces 3 montres, grâce à leurs incontestables atouts, trouveront leur place dans le segment des montres habillées.

Merci à l'équipe Rolex pour son accueil à Baselworld 2014.

Les plus:
+ enfin des Cellini rondes convaincantes!
+ une taille idéale (39mm)
+ la qualité de l'exécution (boîtier, cadran)
+ la lisibilité du second fuseau
+ la fiabilité et la précision du mouvement

Les moins:
- le fond plein dans ce contexte
- le réglage uniquement à l'heure du second fuseau

dimanche 6 avril 2014

Fiona Krüger: SKULL et BLACK SKULL

Les cranes et autres têtes de mort constituent un des thèmes récurrents de l'horlogerie car symbolisant de façon évidente les memento mori qui nous rappellent notre funeste destin lié au temps qui passe. Le problème est que ces dernières années ont vu une augmentation sensible du nombre de montres arborant des têtes de mort donnant l'impression que les marques recherchent avant tout à travers cet artifice à gagner une image audacieuse et originale à peu de frais. C'est dans ce contexte extrêmement encombré que Fiona Krüger dévoile sa première création horlogère, la montre SKULL. Il est inutile de faire durer plus longtemps le suspens: sa montre envoie dans les cordes une cohorte de pièces peu inspirées qui ont abusé du thème du memento mori sans arriver à susciter la moindre émotion.


Fiona Krüger n'est pas horlogère de formation mais designer artistique et produits grâce à l'obtention d'un Master en Design et Industrie du Luxe délivré par l'ECAL en Suisse. Les travaux pratiques nécessaires à la validation de son diplôme l'amenèrent à collaborer avec une célèbre manufacture. Ce premier pas s'avérant convaincant et encouragée par un célèbre designer horloger, elle décida de poursuivre l'expérience en créant sa propre montre: l'idée de la SKULL était née. Il ne faudrait cependant pas réduire la montre SKULL à un pur travail de designer. Elle témoigne aussi du brassage culturel dans lequel sa créatrice a évolué: Fiona Krüger est écossaise, mariée à un sud-africain. Elle a vécu en Suisse, en Afrique, au Mexique et je retrouve dans les détails de la SKULL ces multiples influences. Ainsi, cette façon décontractée, voire festive d'aborder le thème de la mort m'évoque le Dia de los Muertos célébré au Mexique. La façon très graphique avec laquelle la montre est décorée me fait penser à des démarches artistiques africaines. Quoi qu'il en soit, la SKULL est une véritable réussite car elle se démarque totalement du reste du paysage horloger.


Deux points fondamentaux expliquent cette réussite. Le premier est la forme du boîtier qui épouse celle d'un crane extrêmement allongé et qui définit le cadre original dans lequel la montre s'inscrit. Le second est le travail décoratif qui parvient à créer une unité entre le mouvement squeletté à remontage manuel et les éléments du cadran: tout se mélange et je n'arrive plus à discerner si telle ou telle pièce fait partie du mouvement ou pas. Où commence le mouvement, où commence la décoration? La réponse n'est pas aisée et cette absence de frontière fait partie du charme de la montre.


La SKULL existe en deux versions: l'une à dominante claire avec des aiguilles bleuies, l'autre à dominante noire (BLACK SKULL)  avec des aiguilles de couleur neutre. La production de chaque montre est limitée à 12 pièces. Toute la difficulté pour Fiona Krüger fut donc de trouver des fournisseurs capables de produire des pièces en faible quantité et avec des prix mesurés. Heureusement, le courant de sympathie et l'intérêt générés par le projet séduisirent un certain nombre d'interlocuteurs qui acceptèrent  de soutenir Fiona Krüger pour que la SKULL devienne réalité.


Le boîtier est à ce titre étonnant. Sa forme particulière et sa taille (57,4mm sur 41,3) le rendent complexe à produire et pourtant j'ai pu apprécier sa finition tout à fait satisfaisante y compris avec celui de la BLACK SKULL. Sa faible épaisseur (10,3mm) accentue le côté très élancé de la montre. Les cornes sont astucieusement positionnées afin d'assurer un maintien sur le poignet satisfaisant... et nécessaire compte tenu du gabarit. Ces cornes étant à peine visibles lorsque la montre est portée, la SKULL semble  être littéralement posée sur le poignet.


Le mouvement qui équipe la SKULL est une version squelettée du TT718 de Technotime. Technotime fait ainsi partie de ces fournisseurs qui ont largement contribué à la concrétisation de la SKULL. L'intérêt du mouvement est sa finesse et sa longue réserve de marche de 5 jours permise par l'utilisation d'un double-barillet. La fréquence est de 4hz. Le mouvement se remonte sans trop de souci même si au départ mes doigts avaient tendance à  heurter le boîtier: un pli à prendre! De toutes les façons, je pense que du point de vue esthétique, la couronne est le point faible de la montre car elle brise sa symétrie. Rien de bien grave au demeurant car le pouvoir de fascination de la SKULL n'est pas altéré par cette couronne. Cependant, un système qui consisterait à placer la couronne au dos du mouvement serait un vrai plus.


Au-delà de ces considérations techniques, se révèle une véritable réussite artistique. Voici donc une tête de mort d'une taille considérable et qui à aucun moment ne semble sinistre. J'ai pu même y percevoir un message optimiste: le mécanisme, complètement imbriqué dans la décoration du cadran, anime la montre comme si la vie reprenait l'avantage face à la mort. Et quel plaisir d'observer l'effet de profondeur du cadran magnifié par les différents niveaux de décoration. Les pièces sont finies avec un style que je qualifierais presque de naïf mais qui colle parfaitement avec le thème. La montre ne semble pas "usinée", il se dégage au contraire un sentiment d'artisanat et les imperfections sont ici un atout! L'ensemble est plus que séduisant, presque envoûtant comme si une sorte de magie vaudou (peut-être une autre source d'inspiration!) était en train d'opérer.


A condition de s'affranchir de la taille considérable du boîtier, la SKULL et la BLACK SKULL sont pour moi les montres "tête de mort" les plus abouties de ces dernières années: elles se distinguent par leur cohérence d'ensemble et par leur approche artistique soignée. Elles sont audacieuses sans sombrer dans le ridicule et intrigantes sans être tristes ou sinistres. Fiona Krüger apporte grâce à sa démarche personnelle  des idées neuves et rafraîchissantes à une industrie horlogère plutôt en panne d'inspiration sur ce thème. J'espère qu'elle pourra ainsi poursuivre sa carrière sur cette lancée et continuer à nous surprendre agréablement.
 
 Merci à Fiona Krüger pour le temps qu'elle m'a consacré.
 
Les plus:
+ une interprétation personnelle et convaincante du thème du memento mori
+ la forme du boîtier et l'imbrication du mouvement avec la décoration du cadran
+ un mouvement à remontage manuel efficace et adapté
+ des prix raisonnables compte tenu de l'originalité et des petites séries (13.200 CHF hors taxes pour la SKULL et 15.200 CHF hors taxes pour la BLACK SKULL)

Les moins:
- la taille imposante du boîtier
- la couronne est l'élément le moins bien intégré esthétiquement parlant